1. A propos

Exposition photographique  » Mumbai City, Les chiffonniers de Dharavi » par Philippe Moulin. Exposition itinérante en 2013 et 2014.

« Si j’étais simplement curieuse, il me serait très difficile de dire à quelqu’un : « J’ai envie de venir chez vous, et de vous faire parler, de vous faire raconter l’histoire de votre vie. » Je veux dire que les gens vont me répondre : « Vous êtes cinglée. » De plus, ils vont être bigrement sur leurs gardes. Mais l’appareil photo est une sorte de passe-partout. Chez beaucoup de gens, il y a une envie qu’on leur accorde une certaine attention et c’est le genre d’attention qu’il est raisonnable de leur offrir. » Diane Arbus, in Petite anthologie de citations de Susan Sontag, Sur la photographie, Christian Bourgois éd., Paris, 2008.

Se laisser photographier / photographier l’autre

Le projet de reportage photographique se pose comme un prétexte, un facilitateur à une curiosité humaniste, une soif de connaître comment vivre les Autres, à s’insinuer dans leurs univers et finalement, à le partager. Sans mettre les pieds à Mumbay et Dharavi street, ces clichés permettent aux spectateurs que nous serons de voir, sentir et connaître, d’une certaine manière, ce qui s’y vit, d’y rencontrer ces gens ; enfants, travailleurs, femmes, hommes de tous âges. Cette impression de rencontre revêt une réalité rendue tangible par ces regards soutenus à l’œil de l’objectif, à la présence du photographe. C’est la force de Philippe Moulin : un photographe révèle la réalité existentielle des sujets photographiés, mais il se révèle aussi lui-même par ses choix et tout ce qui transpire du contexte de la prise de vue. Les portraits n’ont pas été arrachés, comme ils auraient bien pu l’être de l’objectif un peu timide du ‘voyeur’. Ils signent la présence du photographe et nous inclus, nous les spectateurs en puissance. L’attention captive que l’on peut porter à ces portraits apparaît aussi avoir été celle des personnes photographiées pour le photographe lui-même. Une triangulation prête à s’insinuer à travers  le temps. Il y a ici immersion, loin du cliché à la dérobée.

Se laisser photographier, même sous le poids de la journée de labeur, est rarement anodin. Ces regards,  présences calmes et solides, manifestent une conscience acquiesçant au projet. Si on parle de ‘projet’, bien sûr il y avait celui de Philippe Moulin en allant à Dharavi photographier travailleurs et badauds, mais tacitement, il y a le projet pour l’individu photographié de se retrouver figé dans un instant précis et offert aux regards furtifs ou scrutateurs pour une éternité…

La poésie du labeur

Ce fut plus ou moins l’impulsion de départ du projet, visant à faire connaître au monde ces artisans des ruelles de Mumbaï menacés de voir leurs quartiers disparaître sous les crocs des géants de l’immobilier. Une contre-partie proposée certes, mais tellement (comme souvent) en – deça des usages actuels d’un espace de plus en plus confiné et convoité. Bref, photographier  les artisans de Dharavi, ces gens vivant de leur labeur, relève d’une volonté de résistance : par un croisement de regards, Philippe Moulin désire rendre compte d’une vie qui s’agite et bat le fer tous les jours dans les méandres et la lumière des ruelles de Dharavi.

Dans cette série, La lumière nous saisit de manière sensuelle. Elle possède la force de sculpter l’espace du sujet par des cadrages rigoureux mais aussi la douceur d’une lumière lointaine qui se diffuse blafarde, filtrant à travers les puits de lumière et la poussière des ateliers. Et comme tout le monde sait qu’il n’est de lumière sans ombres, impossible ici de s’en détourner, tant elles nous accrochent de leurs ténébreuses profondeurs. Philippe Moulin orchestre savamment tout cela dans cette grande poésie du labeur. Parfois aussi, pouvons-nous contempler au détour, la coquetterie d’une fleur à l’oreille, le sourire candide d’un enfant, les esclaffements d’une rigolade ou le moment figé de la sieste à l’endroit même où tout s’est agité quelques instants auparavant. Pourtant qu’ils enveloppent l’action ou la quiétude de Dharavi, ces contrastes dévoilent une vie où à l’espoir se mêle la grande frénésie d’une digne survie.

C. F-P